Tolérance
TOLÉRANCE ENVERS UN FASCISTE SINCÈRE
Ainsi Pierre Assouline (photo) définit-il son attitude envers Lucien Combelle (voir encadré) appliquant l'aphorisme de Jünger selon lequel «Pour un écrivain, il n'est pas de mauvaise fréquentation». Un peu plus de 20 ans en 1940 et un amour fou pour la littérature conduiront Combelle à des choix qui nous écœurent. Séduction de la force, volonté de puissance, fascination pour l'ordre nazi et aversion pour la démocratie : au tant de valeurs qui guideront Combelle sur la voie royale du fascisme ordinaire. Condamné après la guerre à 15 ans de prison, il en effectuera 9, a-t'il pour autant droit à l'oubli de sa faute ? L'oubli de la faute, c'est ce qu’a plaidé Maître Kiejman lors de sa défense de François Chalais. Combelle n’a dénoncé personne, il s'est contenté de diriger une revue d'inspiration maurassienne. À sa manière, il a néanmoins contribué à la reconnaissance de ce système de mort qu'incarnait le nazisme et donc à sa prétendue authenticité. Lors de la commémoration du 50e anniversaire de l'insurrection du ghetto de Varsovie, Robert Badinter rappelait que les actions spontanées et sporadiques des petites gens avaient contribué, à l'ombre des grandes actions de la Résistance, à sauver des Juifs. A contrario, des petites gens, des petits gestes n'ont- ils pas aussi contribué à les exterminer ?
TOLÉRANCE ENVERS L'INTOLÉRANCE?
En d'autres termes, faut-il interdire le Front National ? La question s’est posée lors du Forum sur l'intolérance qui s'est tenu fin mars à Paris, à l'initiative de l’Académie Universelle des Cultures, institution créée et présidée par Elie Wiesel. Certains, comme Jorge Semprun ont estimé qu'il valait mieux appliquer la loi réprimant l’incitation à la haine raciale qu'interdire les ennemis de la liberté. Outre la séduction de l'interdit, intolérer revient à utiliser les mêmes méthodes que celles que l'on prétend combattre et ouvre la voie à des possibilités d'interdictions qui peuvent, à terme, mettre en danger les liber tés démocratiques. Car si l’État peut interdire dans le domaine de la liberté d'expression, où se si tuent les limites de l'interdit ? Trotsky qui, comme victime stalinienne en connais sait un bout en matière de totalitarisme, avait remis les aiguilles à l'heure avec André Breton. Lorsque celui-ci déclara «En art, tout est permis, sauf ce qui est contre-révolutionnaire», Trotsky lui conseilla d'enlever la condition restrictive. Ne vaut-il pas mieux renforcer la République pour éliminer la dangerosité effective des extrémistes et des fanatiques ? La répétition des mesures punitives à l'encontre des comportements incitant à la haine de l'autre peut aussi avoir une fonction pédagogique pour le citoyen spectateur de cette systématique répression des ennemis de la liberté. Réprimer plutôt qu'interdire.
TOLÉRANCE ENVERS L'ÉMIGRÉ
Le judaïsme, religion de la tolérance. N’est-ce pas ce que sont venus rappeler les rabbins lors du Colloque «Le peuple Juif soutient le processus de paix»qui s’est tenu récemment à Bruxelles ? Dans le livre de l'Exode, la loi prescrit une égalité de traitement pour l'hôte et pour l'étranger: «La Loi est une pour l'indigène et pour l'hôte qui est hébergé au milieu de vous.» Ainsi non seulement il y a une place pour l’étranger, non seulement il y a un devoir d'hospitalité envers l'étranger mais il y a un prescrit de tolérance vis à vis de celui qui bien que différent, pourra jouir des mêmes droits que celui qui l'accueille. «L'étranger dit Emmanuel Lévinas est celui à l'égard de qui on est obligé.» Les derniers événements liés à l'assassinat de Loubna Benaïssa ont rappelé aux Belges leurs devoirs vis à vis des émigrés. Comme Juifs, nous sommes concernés à plus d'un titre, et il nous appartient de combattre au sein de tout mouvement qui, dans nos communes, réclame le droit de vote pour les émigrés. Le livre de l’Exode que nous lisons à Pessah est message de tolérance, il est d'autant plus opportun de le revendiquer.
Le Fleuve Combelle
Pierre Assouline - Ed. Calman Levy
Pourquoi écrit-on si ce n'est pour apprendre quelque chose sur soi-même? A la source du livre de Pierre Assouline. une photo. On peut y reconnaître Lucien Combelle. Il pose devant un Pfanzer et pactise avec un soldat nazi. Le livre se termine sur une autre photo, celle du père de l'auteur, juché sur une Jeep. «Un garçon de vingt et un ans pour qui il eût été indécent de rester chez ses parents à Oran quand tout le mon de se battait ailleurs.» Le choix de son père, on l'aura compris, se si tue à l'exact opposé de celui de Combelle. Consacrer un livre à un «fasciste sincère» et retrouver, intacte, une morale dont on a nourri son enfance . Comme le clignement de l'œil lorsque l'on fixe l'objectif. On comprend alors que tout un chacun n'a pas l'honneur d'être inspiré par «la lucidité, la blessure la plus proche du soleil» dont parle René Char.
SBZ
Hag Saméa'h lé Pessa'h
Sara B.Zajtman Directrice de rédaction
Date: 15/4/1997 - Revue: Regards 399