Renaissance de la judéophobie

Est-ce ce sentiment de peur et de culpabilité qui pousse les médias à rendre Israël responsable des morts liées au conflit du Moyen-Orient ? Accusé de tous les maux, Israël est devenu le Juif des nations. Et cette injustice rejaillit sur tous les Juifs.

Il est des dérapages sémantiques qui valent bien des attentats. Ainsi, le recours au terme de génocide, utilisé dans votre édition du 22 janvier 2002 par le Père Armand Veilleux pour désigner le sort fait aux Palestiniens par les Israéliens, permet-il de diaboliser instantanément d’un trait de plume l’adversaire visé. La banalisation de ce concept est déjà en soi une façon de minimiser l’horreur absolue qui a marqué ces tentatives d’effacer de la surface de la terre un peuple entier. On ne peut en aucun cas comparer la situation du Proche-Orient à l’extermination programmée des Juifs, le massacre des Arméniens ou les tueries systématiques du Rwanda. Comment penser même à l’idée de génocide, lorsque 850 Palestiniens ont été tués en quinze mois de ce qui reste, contrairement à la première intifada, un soulèvement armé ? Lorsque l’accusation de génocide, qui est la mise en œuvre d’une politique d’extermination d’un peuple, est, de plus, portée contre ceux-là mêmes qui ont voulu (re)construire en Israël un État pour les prémunir de la répétition d’une telle horreur absolue, on franchit les limites de ce qui est admissible.

Quel courroux sélectif aussi que celui du Père Veilleux, qui passe sous silence les attentats sanglants contre des civils et l’incapacité définitive de Yasser Arafat de renoncer à ses rêves les plus fous, comme avait si bien su le faire Rabin, il y a quelques années. De Gaulle naguère connaissait s'envoler vers l’Orient compliqué avec des idées simples. Aujourd’hui ces idées simples, manichéennes, réduisent le conflit dramatique du Moyen-Orient en un choc frontal entre le Bien, incarné par des Palestiniens aux attributs christiques, et le Mal, qui est cet État d’Israël satanisé lors de la grand-messe des organisations dites humanitaires à Durban.

Comment se fait-il qu’avant la guerre de 1967 - une guerre dont les Israéliens se seraient bien passés - aucune revendication pour un État palestinien ne fut jamais exprimée ? Les Palestiniens, qui ne formaient pas encore un peuple, étaient sous le contrôle de l’Égypte à Gaza, et sous celui du régime du roi Hussein en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Pourquoi aucune motion de l’ONU n’a-t-elle jamais proposé d’y établir un foyer national pour ce peuple et pourquoi aucun État arabe ne lui a-t-il pas manifesté sa solidarité à une époque où les Israéliens étaient complètement hors jeu ?

Le sionisme n’a effectivement plus bonne presse depuis que l’État d’Israël a illustré, en 1967, sa rupture définitive avec le rôle du Juif victime. Les choses ont cependant pris une tournure radicalement nouvelle avec l’attentat du 11 septembre. Si celui-ci a donné naissance aux États-Unis à une série de regrettables dérapages de type anti-islamique, l’Europe, elle, partant à juste titre d’une volonté de comprendre ce qui venait d’arriver à un monde en état de sidération, a commencé à présenter rapidement tous les signes d’un syndrome de Stockholm politique. Si les intégristes musulmans, désormais considérés comme les porteurs d’un message de désespoir méritant à ce titre notre compassion, en arrivaient à de telles extrémités, il fallait bien que l’Occident en ait sa part de responsabilité. Celui-ci s’empressant aussitôt de la faire porter aux Juifs, de plus en plus identifiés aux chars de Tsahal.

À ce sentiment de culpabilité occidentale, parfaitement décrit par Pascal Bruckner dans Le sanglot de l’homme blanc, s’ajoute ce que Philippe Val, dans le journal progressiste Charlie Hebdo daté du 23 janvier, qualifie de prime à la peur, précisant : Ni le catholicisme, ni le protestantisme ni le judaïsme ne font peur. L’intégrisme islamique fait peur et engendre une prime à la peur. Déjà chez nous, peu après les événements du 11 septembre, à Anderlecht, des jeunes à moto arborant des petits drapeaux américains à leur guidon et pris à partie de ce fait par de jeunes immigrés se voyaient conseiller d’enlever ces drapeaux par des policiers à qui ils avaient signalé l’incident.

Est-ce ce sentiment de peur et de culpabilité qui pousse les médias à rendre Israël responsable de toutes les morts liées au conflit du Moyen-Orient, exonérant les Palestiniens de toute responsabilité du fait de leur situation désespérée ? Peut-on aujourd’hui faire l’économie d’une réflexion sérieuse, qui tienne à la fois compte des droits nationaux du peuple palestinien, mais aussi de ceux du peuple israélien confronté pendant de longues années au refus unanime du camp arabe uni derrière des mots d’ordre tels que les Juifs à la mer ?

Ariel Sharon cristallise aujourd’hui toutes les haines de ceux qui ont toujours eu le plus grand mal à s’accommoder de l’existence même d’un État juif en Israël. Il n’est pas question ici de défendre les options politiques de l’homme, mais de souligner qu’il a été élu démocratiquement au poste de Premier ministre. Ce n’est certainement pas par hasard si le choix populaire s’est arrêté sur lui. Il serait judicieux de se demander pourquoi. L’ancien président Bill Clinton rappelait récemment à quel point les exigences de dernière minute et le manque de souplesse absolue d’Arafat lors des négociations de Taba ont eu raison d’une paix véritable qui était pourtant à portée de main. Il faut bien se rendre compte du fait qu’Éhoud Barak proposait, lui, de rendre la quasi-totalité des territoires occupés aux Palestiniens et acceptait surtout de mettre en pièces le mythe de l’indivisibilité de Jérusalem. Il s’est vu opposer l’exigence, nouvelle, d’un droit au retour à part entière, ce qui aurait très rapidement fait d’Israël lui-même un État à majorité palestinienne.

C’est dans ce même contexte qu’un procès est diligenté contre Ariel Sharon, sans que celui que les Arabes eux-mêmes qualifient de boucher de Sabra et Chatila 1 feu Elie Hobeika ne soit inquiété. Plus encore, sans même bénéficier de la présomption d’innocence, voici Israël rendu responsable de son récent assassinat. Cette injustice faite à Israël rejaillit sur tous les Juifs. Israël, accusé de tous les maux, est devenu le Juif des nations. On rappellera encore qu’aucune de la trentaine d’autres plaintes déposées contre des chefs d’État autrement plus sanguinaires (Pinochet, Saddam Hussein...) en vertu de cette fameuse loi de compétence universelle n’a fait l’objet d’un traitement aussi zélé que celle contre Sharon.

Que dire aussi du soutien sans faille accordé en Europe, non à la cause palestinienne, mais à la gestion de Yasser Arafat ; un homme qui n’a rien fait pour améliorer la situation de son peuple, qui a manqué toutes les occasions de faire la paix et qui, maniant avec un art consommé la pratique du double langage, s’avère ontologiquement incapable de construire un État palestinien vivant pacifiquement aux côtés d’Israël. Il y a une prime à la peur. Elle engendre une sorte de respect, de servitude volontaire, un pervers désir de ne pas froisser, voire de séduire ce qui nous terrorise. Ces phénomènes, et d’autres encore, concourent à une banalisation qui gagne du terrain à une vitesse stupéfiante, écrit l’éditorialiste de Charlie Hebdo, que l’on ne peut guère taxer de sentiments anti-arabes. Pas plus que l’on ne peut mettre en doute l’engagement politique et social de ces animateurs de Médecins du Monde qui viennent de lancer une pétition dans Libération pour stigmatiser une judéophobie qui, tout en étant largement minimisée, voire niée, par la classe politique, commence à prendre des proportions inquiétantes. 2

Une raison supplémentaire pour mettre en exergue l’admirable courage intellectuel de Philippe Val, dont la lucidité, espérons-le, ouvrira la voie à d’autres prises de position courageuses dont la presse, il faut l’espérer, saura se faire l’écho et plus encore, les initier. 3

Sara BRAJBART (philosophe et journaliste), Ouzia CHAÏT (pédagogue), Henri CHAÏT (lecteur), Maurice EINHORN (médecin et journaliste), Michel GROSS (sociologue), Francis GRUNCHARD (ingénieur), Ruth LAUB (biochimiste), Michel LAUB (enseignant), Marc REISINGER (psychiatre), Jacques ZAJTMAN (architecte)

  1. Déclaration de Saleh Al-Na'ami, commentateur politique du journal du Hamas, Al Risala, interviewé le 27/06/01 par le programme BBC/Panorama. 

  2. medmonde@medecinsdumonde.org 

  3. Ce que n’a pas manqué de faire De Standard récemment, dénonçant la publication de manuels scolaires destinés aux élèves flamands mettant en cause la légitimité même de l’existence d’Israël. 

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Fini l’enseignement du mépris!