Revue de presse

Sara Brajbart-Zajtman :
une force qui va

PROPOS recueillis par Léa Crive pour le collectif Dialogue et partage,
MAI 2009

Sara Brajbart-Zajtman, connue pour sa créativité, — Sara, une idée à la minute dit d'elle Michelle Szwarcburt, présidente du Cclj — est une militante communautaire de longue date. Elle participe à la fondation de la Maison de la Culture Juive, fait connaître les expositions du Musée de la Diaspora (Beth Hatefutsot) en Europe, préside Magen David Adom-Belgique, dirige un temps Regards et crée ensuite pour le KKL, Avigall, une revue d'écologie et de bien-être. Succès sur toute la ligne, toujours. Ses «Chroniques du Yshouv» diffusées sur le site belge sont très appréciées par la communauté. Du Collectif Dialogue et Partage, son nouveau défi, elle dit : «Avec quelques amis qui ont en commun une exigence éthique de l'être humain, nous avons constitué un groupe de réflexion ; son objectif est de lutter contre certaines dérives, notamment médiatiques, qui suscitent l'antisémitisme et la diabolisation d'Israël. Notre sensibilité politique s'aligne sur les propositions de Clinton à Taba mais là n'est pas l'objet de notre combat.»
Font partie, entre autres, du noyau de base du groupe : Maurice Einhorn, directeur du journal du Médecin, ancien collaborateur de Regards, Ouzia Chaït, ancienne directrice de l’école Beth Aviv, Joël Kotek, historien et politologue, et bien d’autres connus pour leur compétence dans leur sphère d'activités respective. Le succès a amené la petite bande de copains à créer le collectif, une initiative qui séduit ceux qui, victimes d'un amalgame souvent répandu entre Israéliens et Juifs, éprouvent la nécessité d'y réfléchir pour réagir avec pondération.
« Certaines notions comme antisionisme, par exemple, sont complètement travesties, affirme Sara Brajbart-Zajtman. Être antisioniste, c'est s'opposer à la politique du gouvernement israélien, pensent certains. Mais ce n'est pas du tout cela, être antisioniste, c'est contester la légitimité de l’État d'Israël. Alors, quand on n'est pas d'accord avec cette vision faussée de l'antisionisme, on vous répond : « Ah ! Vous soutenez la politique des implantations ! » Le malentendu est total. Il me semble qu'il l'est également à propos des attentats-suicides commis « par désespoir ! » Enfin, quand quelqu'un est désespéré et qu'il veut mourir, il n'en parle à personne et, dans le secret de son âme – comme les bonzes, fin des années 60 – décide de prendre le monde à témoin de sa protestation en faisant de sa mort un cas de conscience pour tous. Mais si quelqu'un vous parle de son projet de suicide, vous l'empêchez de le réaliser, vous ne lui donnez pas une ceinture d'explosifs en l'envoyant se faire pulvériser la cervelle !
Les Israéliens sont responsables (mais pas coupables) d'une occupation qui a trop duré, mais les sociétés occidentales (encore fascinées par le martyr christique ?) sont responsables de cautionner une société qui a élevé la mort au rang de vertu cardinale. Quand la mort, sous l'impulsion des extrémistes musulmans, est à ce point ritualisée, sacralisée, comment voulez-vous valoriser la paix ? L'indulgence envers les attentats-suicides équivaut à une prime au meurtre et a pour conséquence d'étouffer la voix des musulmans modérés, bien plus nombreux que les autres. Ces derniers devraient être soutenus pour empêcher que l'extrémisme ne s'impose partout, au Moyen-Orient, en Algérie, au Nigeria, mais aussi chez nous.
Le manichéisme qui caractérise souvent les jugements liés au conflit du Proche-Orient expose les Juifs à un antisémitisme de plus en plus franc et qui souvent s'ignore. On a mal à notre judaïsme. On a mal à notre citoyenneté. On a mal à notre humanité. L'idée d'humanité n'est jamais un acquis définitif. C'est une école de tous les jours, une éducation permanente. La question de l'éducation est fondamentale dans une société démocratique. La société démocratique doit favoriser l'auto-éducation de ses citoyens pour nourrir d'une manière incessante l'idée d'humanité.

source: Collectif Dialogue et partage

“Un intellectuel sur le terrain, il va au charbon”

PROPOS recueillis par Hermine Bokhorst pour le soir
24/01/2000

Sara Brajbart-Zajtman, philosophe et Juive, s'investit dans la société par la parole et l'écrit. Elle est une « passeuse d'idées ». Et même le chat était juif ? Sara Brajbart, 53 ans, sourit. Elle repense à l'exposition Anne Frank qu'elle a organisée à Bruxelles et que 2.000 écoliers ont visitée en 15 jours. Un succès.
Nous y avons abordé les thèmes de la coexistence, la sexualité naissante, l'attitude en temps de guerre, les cas de conscience, le racisme et l'antisémitisme. Beaucoup d'enfants ne savaient pas ce qu'était être juif.

Pour Sara Brajbart, il faut faire la différence entre juif et Juif.
Juif avec une minuscule, c'est comme catholique, je n'ai pas la foi, je suis plutôt une mécréante laïque, mais j'ai une pratique inspirée de la religion, parce que mes enfants me l'ont demandée. Juif avec une majuscule représente ce qui appartient au peuple juif. Ce qui fait que ce peuple a des valeurs, une histoire depuis le Moyen Âge et ses pogroms jusqu'à la création de l'État d'Israël, en passant par la Shoah. Cette histoire contribue au développement de la société où l'on a vécu dans le pays où on se trouve. Cette communauté a toujours été d'une grande créativité liée à sa position de minorité. Ses valeurs sont tirées d'un corpus religieux de base, la Torah, qui constitue un ensemble de 613 préceptes (365 interdits et 248 commandements). Le principal : Aime ton prochain comme toi-même !, qui renvoie à l'universel, la compassion, pas au sens religieux, mais au sens moral. Il s'agit de l'ensemble des droits et des devoirs de chacun, à l'unité du genre humain avec les concepts de fraternité, de justice, d'égalité, et de tsedaka (charité) qui est une forme de justice (10% des revenus doivent revenir aux œuvres). Cette accueillance est le résultat d'un travail qui consiste à être ouvert à autrui et au monde. Je renvoie à Lévinas et la notion de responsabilité par rapport à autrui : ce que je fais pour les autres, je n'en attends rien, c'est une mission à laquelle je ne peux pas me dérober et que personne ne fera à ma place. Elle permet de grandir. Je m'inscris très fort là-dedans. Personne n'est propriétaire de la terre. Il faut renverser les mentalités et virevolter sur soi-même pour avoir ce devoir d'accueil. À Bruxelles, on se plaint qu'il n'y a pas assez d'habitants, pourquoi chasse-t-on les réfugiés ?

Bruxelles, pas antisémite

Pourtant, en tant que Bruxelloise, Sara Brajbart se sent menacée dans sa culture francophone par les Flamands. Elle est l'épouse de l'architecte Zajtman à qui l'on doit la rénovation des Halles Saint-Géry et le Virgin megastore.
Cette surenchère nationaliste observée à la fin de la législature, je ne pouvais pas l'accepter. Mais le temps des ultimatums et des menaces semble passé. Une bonne nouvelle. Je trouve inconcevable que l'on refuse la subvention de 500.000 F à la bibliothèque francophone de Rhode-Saint-Genèse alors qu'il y a 87% de francophones ! J'aime Bruxelles pour sa qualité de vie et parce qu'elle est une ville cosmopolite et que je n'y ai jamais remarqué de préjugés à l'égard des Juifs.

De ses origines, Sara Brajbart a gardé la célébration du vendredi soir en famille. Un cérémonial sacré.
Pour marquer un temps d'arrêt avec les enfants, encore aujourd'hui, alors qu'ils ont 22 et 26 ans. Nous faisons une prière et un souhait pour un événement politique dans le monde : les otages au Liban, l'Algérie, le Kosovo et aujourd'hui, la Tchétchénie. Nous vivons pourtant une époque fantastique : Papon est en prison. Il y a 25 ans, on n'aurait jamais imaginé toucher à un corps d'État. La paix avec la Syrie est à l'horizon. MSF a gagné le prix Nobel. C'est une bonne nouvelle ! Je dirais que je suis quelqu'un d'optimiste et lucide. Pour moi, s'informer est très important. Par le journal, pas par la télé ou Internet. J'aime le contact avec le papier, la circulation des idées, c'est une gymnastique de l'esprit, une stimulation. Pour moi, un intellectuel doit être sur le terrain, au charbon.

Tous les matins, elle s'installe au Rustique, derrière l'église place Brugmann, un quartier dont les noms de rues parlent d'anciennes célébrités du monde de l'art, pour lire Le Soir, Le Monde et Libé, dégustés avec une camomille.

Transmettre par l'écriture

J'ai découvert la lecture au pensionnat. Kafka disait qu'un bon livre vous donne un coup sur la tête. J'en ai eu pas mal : Germinal de Zola, Les Nourritures terrestres de Gide, Le Rouge et le Noir, de Stendhal. Sartre... La poésie. Je lisais au cours, la nuit, à la récréation... C'est ce qui m'a donné le goût de la liberté dans ce pensionnat où l'humiliation était une technique pédagogique. Quand j'étais petite, je parlais bien et je voulais devenir avocate jusqu'à ce que ma mère me rappelle qu'il fallait que je défende aussi des criminels. J'ai échappé à une belle carrière. J'ai alors opté pour la philosophie, parce que je suis plutôt créative.

De la lecture, Sara Brajbart est passée à l'écriture.
Il est important de faire passer les idées. Je suis une passeuse d'idées. Le journalisme permet d'apprendre et de communiquer. Transmettre, c'est typiquement juif. Par l'éducation aussi, c'est très important : tout a valeur d'exemple.
Elle a commencé à écrire dans les journaux après une visite au camp d'Auschwitz, puis on lui a demandé de diriger des journaux comme Regards, le magazine des Juifs progressistes, et elle s'est prise d'enthousiasme pour le journalisme, ma passion pour les idées, en acte, et une opportunité d'exercer ma créativité.

Aujourd'hui, elle est rédactrice en chef d'Avigail, la revue écologique du KKL (Keren Kayemeth Leisraël).
Le livre de Jonas parle d'éthique du futur et du principe de responsabilité. Il faut interpeller l'homme et le mettre devant ses responsabilités planétaires face aux dégâts occasionnés par l'action humaine.

Elle s'investit aussi dans Magen David Adom, l'équivalent de la Croix-Rouge israélienne. Je suis bosseuse et bénévole, tournée vers l'action. Quand on est bénévole, il faut être passionné. Et je suis Gémeaux, très perméable aux changements. J'ai la chance de faire ce que j'aime. La liberté est une notion importante pour moi. Il faut arriver à se connaître et à se comprendre, sinon on n'est pas libre.

Hermine Bokhorst

Sara Brajbart… Bruxelloise, non peut-être

Tous ne sont pas nés à Bruxelles, mais chacun y a pris racine. Qui sont-ils ? D'où leur vient cette passion de la ville ? Dans les reflets de ces portraits de Bruxellois(e)s, nous vous invitons à découvrir les faces cachées de la capitale de l'Europe. Aujourd'hui, Sara Brajbart-Zajtman, philosophe, ancienne directrice de Regards, magazine juif progressiste, et actuellement rédactrice en chef d'Avigail, la revue du KKL, un trimestriel consacré à l'environnement.

PORTRAIT

Sara Brajbart-Zajtman

PROPOS recueillis par Olivier Boruchowitch pour la revue regards,
1998

Regards présente, dans chacun de ses numéros, une personnalité de la communauté juive. À commencer par les membres du C.A. du Cclj. Nous n’oublierons pas les autres…

À l’époque où elle était à la tête de l'Express, Françoise Giroud ne se cachait pas pour dire son exigence du travail et la faire savoir autour d'elle. Je me prends à me demander ce qu'elle aurait pensé de celle de Sara B. Zajtman, si elle avait travaillé à ses côtés. Elle possède, à coup sûr, le même talent qu'elle pour obtenir ce qu'elle poursuit, la justesse du propos, le savoir-faire et, aussi, ce sourire assassin quand elle rend la copie. Elle n'a d'ailleurs pas souhaité nous remettre la sienne. Privilège de directrice ? Coquetterie de journaliste, plutôt. Car Sara, en professionnelle avertie, le sait parfaitement : la meilleure manière de faire parler de soi, c’est d'en laisser le soin aux autres... J'ai donc recueilli l'avis de ses collaborateurs les plus proches. Écoutons l'avertissement de Luc Rosenzweig, rédacteur en chef : “Il eût été bizarre que, dans la série des portraits des membres du C.A. du Cclj, Regards oublie l'une d'entre elles, au simple prétexte qu'elle exerce les fonctions de directrice de la rédaction de cette estimable publication. Mais imaginez le risque encouru par le portraitiste, pour peu qu'il se pique de l'objectivité exigée par l’éthique journalistique ! Vivons donc dangereusement, et osons affirmer :

1) Si vous croisez Sara, un concentré d'énergie, changez de trottoir ! Sinon vous risquez fort d'être embarqué dans des aventures qui mettront un terme à votre somnolence et à votre tranquillité.

2) En cas d’échec de la solution proposée en 1), il ne vous reste plus qu’à vous engager dans l’une des associations de la communauté que Sara a décidé de rendre permanente et efficiente. C’est vraiment dans la Légion : « T’a signé, faut en chier! »

3) Regards est une revue connue et respectée au-delà du public qu'elle concerne directement. Certains diront par euphémisme que Sara en porte une part de responsabilité. Ils n'ont pas tout à fait tort.”

Et voici l'hommage appuyé d'Armand Szwarcburt, éditeur responsable de la revue : Regards n’a plus rien à voir avec ce qu’il était avant que Sara ne le prenne en main. Il s’est considérablement amélioré, sur la forme comme sur le fond : il est passé du stade de bricolage plutôt agréable à celui d’un magazine professionnel, ce qui relève vraiment de la prouesse. Son intelligence, sa vivacité d’esprit et son acharnement à placer Regards au niveau des meilleurs magazines sont à l’origine de sa qualité actuelle. Lorsque je l’ai connue, elle écrivait dans Shofar et Regards avait besoin d’une nouvelle direction. Nous n’aurions pas pu trouver mieux qu’elle. La logique qu’elle a déployée pour dynamiser Regards ne s’apparente pas à un militantisme, mais au sacerdoce. Je pense d’ailleurs qu’elle en est très heureuse, connaissant son caractère, je sais que si tel n’était pas le cas, elle serait déjà partie. Ce qui est formidable avec Sara, c’est qu’en dehors de son activité pour Regards, elle parvient à mener à bien de nombreux projets et à s’intéresser à des tas de choses.

Pour ma part, j’oserai, pour une fois, laisser ma plume vagabonder sans risque de me retrouver au chômage. Femme de tête et d’engagement, Sara est une charmeuse de serpents qui se prend volontiers aux délices du dirigisme et du pouvoir. Je l’entends déjà se récrier. Dirigiste, moi ? Mais enfin, c’est pour le bien du journal, répondra-t-elle avec une sincérité toute personnelle (comme toujours !), se retranchant derrière une argumentation savamment pesée dont elle seule a le secret. Et je crois que ce qui m’irrite le plus, c’est que je sais, au fond de moi, qu’elle a raison.

Olivier Boruchowitch