Apprendre: un bonheur?
Pleins phares sur un directeur pas comme les autres. Promoteur d'une école fonctionnant en autogestion. Proche des enfants, il estime qu'il vaut mieux convaincre que contraindre. Ah! Si on avait eu la chance d'avoir un directeur comme lui dans notre enfance, on serait tous des Prix Nobel!
Un marchand de graines et un marchand d'huile revendiquaient la propriété d'un sac de pièces d'or. Le juge se trouvait bien en peine de les départager... Se promenant dans la vil le, la veille du jugement, il assiste à une séance de tribunal peu ordinaire. Des enfants s'amusent à juger l'affai re qui lui cause tant de soucis.
“Qu'on apporte une bassine d'eau bouillante et qu'on y jette les pièces d'or, commande le président en herbe.Si des yeux de graisse affleurent à la surface de l'eau, nous saurons que les pièces appartiennent à celui qui les a manipulées, les mains pleines d'huile”.
Le président, médusé, comprit qu'il tenait ainsi la solution de son dilemme et se félicita d'avoir tiré enseignement d'un jeu d'enfants.
Le tribunal des enfants.
A l'école Har Gilon, comme dans ce récit de Peretz, on fait confiance aux enfants pour gérer les conflits qui interviennent entre eux. Sorte de tribunal qui ne prend pas de sanction répressive, le Comité des enfants, constitué de quatre élèves, siège chaque vendredi. Les plaintes ·des uns et des autres sont recueillies tout au long de la semaine. Le vendredi, les juges entendent les parties concernées; ils tentent de parvenir à une solution acceptable pour tous. Lorsque la solution proposée n'est
pas acceptée, il faut en trouver une autre. Si l'enfant réalise qu'il n'est pas simple de vivre en groupe de manière harmonieuse, il découvre aussi que ce n'est pas impossible; la capacité d'inventer d'autres solutions, d'autres idées développe l'imagination et la
maturité, qualités utiles pour l'avenir. Depuis l'instauration du Comité des enfants, les conflits ont baissé de 80%, déclare K.B. le directeur. Cet te sagesse enfantine, le grand péda gogue Janusz Korczak l'avait déjà repérée. Son système pédagogique se basait essentiellement sur l'aptitude des enfants à prendre des responsabilités, sur leurs capacités d'analyse et de jugement.
Architecture adaptée à la pédagogie.
Généralement, on construit une école et ensuite on choisit l'équipe pédagogique qui va la diriger. Amnon Rubinstein, le ministre de l’Éducation, réfléchit les choses d'une manière plus originale. Lorsqu'il s'agit d'implanter une nouvelle école, il consi dère une communauté donnée, ses besoins, et désigne le directeur. A charge pour celui-ci de remplir sa mission, construire l'école et réunir l'équipe pédagogique. Un rêve, pour tout directeur, de construire l'école correspondant à ses idées, explique K.B. La classe est un lieu où l'enfant passe une grande partie de la jour née; c'est un lieu à soigner prioritairement.
La bibliothèque de Cambridge accessible par ordinateur. A Har Gilon, chaque classe est équipée de deux ordinateurs accessibles par modem, de chez soi. L'élève peut consulter l'ordinateur pour connaître les nouveaux livres rentrés à la bibliothèque. L'enfant qui a été malade peut interroger l'ordinateur de chez lui pour connaître les leçons données en son absence et aussi les devoirs à faire pour le jour de son re tour. Ainsi, il n'est pas pénalisé par sa maladie. Mais surtout, explique le di recteur, il peut entreprendre des pro jets, s'entraîner dans toutes les branches, en math, en arabe... L'or dinateur corrige les fautes éventuelles de l'enfant, fournit les réponses justes et établit un rapport sur son travail, avec des commentaires à propos de ses faiblesses ou de ses capacités dans la matière où il s'exerce. L'insti tutrice peut alors consulter l'ordina teur pour connaitre les performances ou les lacunes de l'enfant. Cela permet de familiariser l'élève avec l'informatique. Il rentre dans le monde de la communication et peut correspondre non seulement avec la bibliothèque de l'école, mais aussi avec celle de Cambridge!
Une école communautaire sui vant le modèle de Yaël Pozner (voir encadré) A Har Gilon, les habitants du villa ge sont impliqués dans la vie scolaire. On y compte 400 couples, avec ou sans enfant. Chacun apporte quelque chose à l'école: une idée, une initia tive. Cela confère à une école des avantages incomparables qu'un bud get ne peut remplacer. Chacun ap porte sa capacité, son intelligence, son tra vail, son talent. Un di recteur, même très doué, est limité dans ses entreprises. Avec les parents,the sky is the limit", ajoute K. B. le fait de travailler avec les parents im plique le partage du pouvoir, ce qui n'est pas toujours facile. Mais il est aussi très ré confortant et valorisant pour les instit' de pou voir compter sur l'aide des parents.
L'enfant, la vie sociale et la dé mocratie. A Har Gilon, l'élève sait qu'il est au centre de l'école, qu'il est respecté dans ce qu'il veut et dans ce qu'il dit. S'il profite allègrement de tout ce qu'on lui donne, il connaît aussi les devoirs liés à sa responsabilité. li sait aussi qu'on attend de lui qu'il apporte au groupe ce qui lui est propre. Le groupe fonctionne de sorte que les qualités personnelles de chacun se développent. On prépare l'élève pour l'avenir. Mais à quoi le prépare-t-on? 80% des métiers qu'exerceront nos enfants dans les années 2020 n'exis- tent pas encore aujourd'hui. On sait seulement que les métiers futurs né cessiteront des travaux de groupe. Il faut donc apprendre aux enfants à travailler en équipe, fait remarquer notre directeur. Si l'on ne peut pas préparer l'enfant à un métier précis, on peut donc l'ini tier à des méthodes qui lui donneront souplesse d'esprit et adaptabilité. Les six années d'école primaire sont dé-
terminantes. Il faut avoir à l'esprit que l'on éduque les enfants pour le futur. li s'agit donc d'imaginer la société tel le qu'elle sera, le rôle que le citoyen y jouera et comment préparer le ci toyen à ce rôle. Il s'agit d'aider chaque enfant à prendre conscience de ce qu'il possède en propre. Grâce à l'en; vironnement scolaire, il le développe. C'est l'éducation à la citoyenneté qui est l'impératif pédagogique de notre directeur.
Des projets pour l'avenir, K.B. en a plein la tête. "Correspondance par E-Mail avec d'autres écoles, échanges avec les ••• Regards n ° 363 - 63
••• écoles druzes et arabes de la région, développement de l'atelier d'art avec possibilité de concevoir une collection de livres d'art desti née aux enfants; augmenter la dif fusion du journal de l'école, qui est essentiellement fait par nos élèves. Nous avons la chance d'avoir beau coup de libertés par rapport au pro- IIÎi?i,'ii'Mi?+b@·NMUi gramme officiel de l'Etat. Et aussi de pouvoir compter sur un inspecteur qui nous soutient et qui croit, com me nous, que l'apprentissage de la vie sociale est indispensable". A voir les élèves d'Har Gilon, on a le sentiment qu'effectivement la vie sociale, le travail de groupe favori sent l'épanouissement personnel et surtout développent la créativité de chacun. On semble avoir atteint ici
ce que vise toute pédagogie: trouver un équilibre entre l'intériorisation des valeurs sociales et l'apprentissage de la liberté. Liberté d'imaginer, li berté de créer, liberté d'entre prendre. N'est-ce pas le meilleur chemin pour accéder à la découver te de soi-même ?
■ Propos recueillis par Sara BRAJBART-ZAJTMAN
A Har Gilon, on pratique la méthode mourrkevet, mise au point par les pédagogues de l'Université Bar Han de Tel Aviv (1).
ans le système classique, on a des catégories bien distinctes: tel élève bon en math est dirigé vers une section scientifique; tel autre, plus lit téraire, vers une section lettres. Tout se passe comme si chaque élève n'avait qu'une qualité. On sait au jourd'hui que chacun d'entre nous en possède une cen taine et pas seulement une ou deux. Si l'école en dé veloppe vingt ou trente, c'est déjà pas mal! Le travail de groupe favorise cet épanouissement. Avec les cher cheurs de l'Université Bar llan, la méthode suivante est appliquée: K.B.: Chaque classe comprend 24 ou 25 enfants. On la divise en 6 ou 7 groupes de 4 élèves. Chaque session (leçon) dure environ 2 heures. Au début de la séance, le prof explique la leçon pendant environ 6 minutes. Puis un des enfants de chaque groupe, le res ponsable du matériel, vient chercher auprès de la maî tresse la mallette contenant les ordres de mission (pro gramme) à exécuter par les enfants, titulaires chacun d'une responsabilité au sein du groupe: le responsable du travail du groupe détermine la succession des étapes du travail; le responsable du matériel est en contact avec la maîtresse; il amène au groupe tout ce dont il a besoin ; cela limite les déplacements et le brouhaha dans la classe; le responsable du rapport écrit toutes les discus sions qui ont jalonné la leçon, il en établit le rapport; le rapporteur présente le travail de groupe de vant toute la classe; les enfants changent de rôle chaque semaine et de groupe chaque mois. Le groupe est hétérogène. On ne tient pas compte d'affinités amicales ou intellectuelles, de sorte que chaque enfant est a.mené à jouer tous les rôles. Tour à tour, il écrira ou prendra la parole, il com mandera ou sera au service des autres.
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(1)La méthode Bar llan s'apparente à la méthode américaine de Slavin dite enseignement coopératif très en vogue aux Etats Unis mais encore à l'état ex périmental en Belgique.