L'eau créative
J'ai toujours aimé l'eau passionnément, et sa vue me jette dans une rêverie délicieuse, quoique souvent sans objet déterminé.
—J.J. Rousseau
Dans leur recherche d'une explication rationnelle du monde, les philosophes grecs ont accordé à l'eau un statut privilégié. Premier élément chez Thalès de Milet (VIIe s. avant notre ère), racines de toutes choses chez Empédocle, l'Eau est constitutive de l'ordre quaternaire de la nature, avec l'Air, le Feu et la Terre. Théorie des 4 éléments liée chez Platon à celle des Idées, essences éternelles et immuables qui sont la vérité de chaque chose sensible. Chacun de ces éléments renvoie à une autre réalité que lui-même. Porteurs d'une grande force symbolique, ils sont à la base, dira Bachelard dans L'eau et les rêves (Livre de Poche), de l'imagination matérielle. Celle-ci entre dans la matière, la pense, la rêve, la vit, l'imagine, la modèle. Comme hormones de l'imagination, l'eau favorise la formation d'images qui dépassent, amplifient et poétisent la réalité. Au bord de l'eau, la beauté est décuplée. Et faut-il que l'œil soit beau pour saisir le beau; les couleurs de la prunelle, belles pour capter les subtiles nuances de couleurs autour d'elles...
Relation dialectique entre œil et eau. L'eau est l'œil de la terre et dans notre œil, l'eau rêve. Sorte de narcissisme cosmique. À l'instar de Narcisse se mirant dans la fontaine, le monde est un immense Narcisse en train de se penser à travers le dialogue infini que l'imagination créatrice entretient avec ses modèles culturels. Et plus on rêvera, plus on verra le monde se dessiner. Avec l'eau, réalité poétique complète, la poésie est un art à la portée de tous. Elle nous grandit et nous valorise car chacun fait grandir ce qui l'entoure. En nous donnant la faculté de créer, l'imagination développe la capacité de transcender. Elle contribue à accroître notre humanité et donc à élever l'humanité de tous.■
Féminin ou masculin?
De nombreuses cultures ont établi un parallèle symbolique entre l'eau et la femme, se basant sur l'idée que le flux menstruel obéissait directement, à l'instar des marées, aux phases de la lune. Pour Aristote et ses successeurs, l'humide, la lune, la femme fécondable relèvent du mode passif à l'opposé du soleil et de l'homme fécondant. Ce tableau de correspondances a donné une image négative de la femme, créature de la nuit. Les nombreuses figures féminines sont d'ailleurs très souvent liées à l'eau, un royaume aussi insondable que la nuit mystérieuse. C'est ainsi que sont nés les récits de sirènes, ondines, fées, nixes, naïades... créatures aussi belles que maléfiques, séductrices, souvent fatales. Duelle comme celles qui la peuplent, à la fois belle et dangereuse, reposante et colérique, l'eau est imprévisible. Source de vie, matrice du monde mais aussi génératrice de morts. Maternelle, elle nous porte, nous berce et nous endort. Il faut cependant s'en méfier, enseigne le proverbe. Féminin pour l'eau des sources, masculin pour celle des fleuves. Quant à la pluie, elle est généralement assimilée à la semence masculine. Zeus prend l'aspect d'une pluie d'or pour féconder Danaé et Aphrodite naît de l'écume de la mer arrosée par la semence de Chronos. Matrice réceptive ou semence active, féminin ou masculin, l'Eau est déclarée androgyne par certaines mythologies qui justifient ainsi sa capacité d'engendrer éternellement.