Le silence de la mer

Le nazisme, expression achevée de la barbarie humaine, fut aussi le plus grand hold-up du siècle. Alors que se pose enfin, en Autriche, la question de l'indemnisation des Juifs dont les biens furent aryanisés de force en 38-39, s'élèvent des voix pour s'y opposer.

VERCORS, l'auteur du Silence de la mer (Livre de Poche), ce roman de la dignité humaine, ne pouvait supporter sans broncher de voir bafouer les idéaux qui étaient les siens. Il publia ce livre clandestinement en 1943. De son vrai nom, Jean Bruller. Juif, il ne s'est jamais complètement remis des conséquences tragiques de la barbarie nazie. Le titre fait allusion au combat cruel des bêtes des profondeurs sous l'apparente tranquillité de la surface des eaux.

“Si les Juifs poussent le bouchon trop loin, ils vont encore se prendre un coup sur le crâne.” Ainsi parle le maire d'Ohldorf, en Haute-Autriche. Sa déclaration a troué la quiétude de l'été et nécessite une réponse plus engagée qu'un simple haussement d'épaules.
”Si les Juifs...” interrogeons ce “si” introductif qui d'emblée sonne comme une menace. “Si...” Surgissement d'images d'enfance. Tremblement de nos corps alors que remontent ces souvenirs si habilement enfouis par nos consciences, avides d'amnésie reposante.
Figure de l'instituteur, inutilement sévère, partisan d'une pédagogie autoritaire et dévastatrice pour les esprits créatifs. Frémissement de l'air autour de la règle de fer agitée devant nos yeux embués de larmes.
Un “Si” qui nous assigne à un rôle de mineur en nous interdisant l'accès à un statut d'adultes responsables. Et qui nous dénie le droit de décider, de choisir, donc d'être libres. “Si” conditionnel qui nous impose le silence, la passivité et donc l'acquiescement. Acquiescement au mutisme sur les forfaits des bandits qui ont spolié les nôtres, évoqués dans la désobligeante et indécente métaphore du bouchon.
“Si” injonctif, comminatoire, péremptoire. “Si” impératif. Un “si” glacial comme la lame du couteau contre la gorge du condamné, gelé comme le pommeau de la douche des chambres à gaz, glacé comme le regard plein d'effroi du déporté face à son bourreau. "Si" qui trace une ligne invisible entre le camp des perturbateurs, des empêcheurs d'oublier en rond, nous, et les bien-pensants dont aucun pouvoir n'a jamais décimé les familles, ni détruit les villages, ni incendié les lieux de culte. "“Si” qui, une fois de plus, nous isole du reste du monde.
Alors soit, prenons des coups sur le crâne, soyons des empêcheurs de penser en rond mais conservons intacte en nous cette capacité de sédition. À savoir, la volonté de comprendre et de refuser le sort qui nous est dévolu par une volonté extérieure à la nôtre. Cette sédition que Vercors, cette grande figure intellectuelle et morale, magnifie en dénonçant l'obéissance aveugle à un chef, l'absence d'esprit critique et la cécité politique.
Dans Le Silence de la Mer, un livre dont le retentissement politique et culturel fut considérable, il valorise la volonté de résister, même quand on a conscience de sa propre faiblesse face à un ennemi omniprésent, comme ce qui fait la “qualité humaine, l'humanité en l'homme”, et le différencie de l'animal. C'est l'exercice de cette volonté qui constitue l'essence de l'homme, son identité, son être.

Sara Brajbart-Zajtman

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