Alain Delon en large

La beauté, c'est comme la richesse, on n'est jamais sûr d'être aimé pour soi-même.
Mais qui est ce soi-même? Prend-il les traits de Rocco qui découvre trop jeune la dureté du monde? Ou ceux de Rastignac nommé Tancrède dans Le Guépard, cet autre film de Visconti où Delon fracassera l'écran de son insolente beauté? Ou enco­re ceux de Monsieur Klein en quête d'une identité mortelle?

Livré aux sortilèges de la nuit, le rêveur, endormi, ne sait pas qu'il rêve. Le spectateur d'un film, lui, sait parfai­ tement qu'il rêve. Mieux, il décide qu'il va «rêver». Il entre dans la salle de cinéma, habité par l'espoir secret de s'évader de son univers habituel. Bien décidé à se laisser conquérir par la promesse d'enchantement dont le film est porteur. Affalé dans son fauteuil, tous muscles relâchés, comme hypnotisé, le voici envahi par la magie envoûtante du film, ce «festival d'affects» disait Roland Barthes. Sa volonté indolente est soumise à une fascination aux multiples facettes. Parmi celles-ci, la fiction narrée par le film, la mise en scène qui, sur le modè­le originel de la création du monde organise la synthèse des éléments : décors, musique, intrigues, dia­logues... Et au sein de cette alchimie, les acteurs, détenteurs du pouvoir exorbitant de nous faire meilleurs que nous sommes. Assignés à cette fonc­tion de sublimation, les acteurs ne seront pas pardonnés de jouer à contre-emploi. Alain Delon en a souvent fait les frais. On le veut séducteur, flic justicier ou à la rigueur voyou au grand coeur. Lorsqu'il incarne des personnages ambigus, le public ne le suit pas. Pour autant, il ne se prive pas de prendre des risques et de changer d'image quand l'envie lui en prend. Comme tous ceux qui ont, comme lui, vécu entre les murs d'un pensionnat, il attache à l'exercice de sa liberté, un prix qu'il met au-dessus de l'audimat. D'une enfance déchirée entre des parents divorcés qui ont, chacun de leur côté, reformé une famille où il ne trouve pas sa place, il garde la blessu­re. Celle-ci ne se cicatrise pas chez les « Bons Pères » où il est souvent consi­gné le week-end pour manquement à la discipline de l'internat. Et même la joie de rentrer chez lui, en fin de semaine, est ternie par la déception de ne pas y trouver ce qu'il attend avec tant de ferveur. Mais qu'attend-il au juste? De l'amour, de la compréhension, une place tout simplement. Il croit les trou­ ver en s'engageant dans la Marine et part comme volontaire en Indochine. A l'âge où certains se coltinent des livres, Delon porte un fusil. Lui non plus ne laissera «dire par personne que 20 ans, c'est le plus bel âge de la vie». Les valeurs militaires : sens de l'honneur, fierté nationale, loyauté, le séduisent. Elles l'amèneront, plus tard, à cautionner des personnages comme le général Lebed. Et lorsque l'on s'en étonne, il rétorque : Vous savez, vous sympathisez avec des gens qui ne sont pas encore connus, pas encore entrés en politique. Puis, ils font des choix que vous ne partagez pas. Pour autant, je ne leur retire pas mon amitié. Cette réponse, souvenons-nous en, n'est pas très différente de celle que donna Robert Badinter, interrogé sur son ami­tié pour Mitterrand, après la révélation de ses liens avec Bousquet, haut res­ponsable sous Vichy. Cela concer­ne mon amitié pour le Président, je n'ai pas à en débattre publique­ment."

Monsieur KIein
Une parabole de l'éthique de la responsabilité
selon Lévinas

Une troublante homonymie entre un Robert Klein juif (Jean Bouise) et un Robert Klein qui ne l'est pas (Alain Delon), conduira ce dernier à mener une enquête destinée à démasquer le premier. La mission est double : chercher qui est l'autre me conduit à chercher qui je suis. Qui est-il ? Qui suis-je?

On est en 1976. Pour la première fois, le cinéma évoque le rôle majeur joué par les autorités françaises dans le traitement réservé aux Juifs. Toutes les étapes de la banalisation de leur condition au sein de la société française sont exposées avec une rigueur historique. La mise en quarantaine des Juifs, avec le port de l'étoile, l'interdiction de voyager, de posséder une voiture, d'exercer leurs profes­sions, d'accéder aux lieux publics, à certains magasins, l'antisémitisme érigé au rang de valeur nationale, la traque des Juifs, leur statut d'iniquité, la spoliation de leurs biens, la complicité de la police française dans les arrestations, les rafles organisées dans l'indifférence générale, le parcage au Vel d'hiv... Femmes, enfants, vieillards. Tous embarqués pour le plus grand délaissement de l'histoire. Et alors que se déconstruit le cadre de vie des Juifs, s'assemble, comme les pièces d'un puzzle, l'univers d'un homme prêt comme Orphée à traverser le miroir pour aller, s'il le faut, en enfer - et s'agissant d'Auschwitz, peut-on autrement dire - et savoir enfin qui il est. Sur le mode hégélien, la quête passionnée du héros constitue la trame de l'histoire du film. Cette passion le conduit à agir contre son propre intérêt, hors de toute rationalité. Cette quête fait état d'un mystère. Le mystère du “je”. Qui suis-je? Suis-je Robert Klein, parfait aryen aux quatre grands-parents baptisés selon les lois aryennes ou Robert Klein, juif condamné, comme tous les siens, à la déchéance. L'identité juive est au coeur même de la recherche. Qui est juif ? Qui ne l'est pas? Démarche de plus en plus énigmatique alors que se déroule le film. Plus les indices destinées à éclairer le mystère s'accumulent et plus augmente l'opacité du Je à lui-même.

Cette quête d'identité qui devient quête des origines, annonce le retour du refou­lé. A savoir l'identité juive présente dans la genèse familiale et précautionneuse­ ment recouverte par des générations de convertis au christianisme. Manière sub­tile de rappeler l'origine commune de tous les hommes. Comme les héros de la mythologie grecque, il lui faut pratiquer les rites d'initiation. Résoudre l'énigme de son identité pour recouvrer la liberté, s'émanciper et connaître ses possibilités comme ses limites. Donc savoir qui il est.

Grandir en humanité

Les premières séquences du film nous donnent à voir un Robert Klein, veule et cupide. La résolution de l'énigme de son identité le transforme, le rendant plus sensible et donc plus attachant. Cette mutation illustre la philosophie de Lévinas pour qui l'autre passe avant soi. “Je suis en quelque sorte, pour l'autre”. J'ai, à son égard, une responsabilité infinie. Autrui me concerne sans qu'il ait à me devoir quoi que ce soit pour cette responsabilité que j'ai choisi d'assumer. Et pour laquelle je suis en quelque sorte irremplaçable, unique. Ma dignité de sujet consis­te à devancer l'appel, sans qu'il me sollicite et alors que rien ne m'y oblige. Cette philosophie du sujet est indissociable de la tradition juive. C'est uniquement en abordant autrui que j'assiste à moi-même. Le Moi consiste à ne pas se dérober. Car personne ne peut se mettre à ma place. Cette démarche philosophique per­ met à chacun, comme au héros du film, de grandir en humanité. ■

Jugement nuancé

L'amitié, la loyauté sont des vertus que Delon place en haut de l'échelle. Il faut voir les choses sur un plan personnel. J'ai des amitiés dans tous les milieux: policiers, margi­naux, politiques ... à droite comme à gauche. Il y a beaucoup de cir­constances qui font que l'amitié naît et se développe. On ne peut pas, d'emblée, demander ce que chacun est, quelles sont ses options politiques quand on ren­contre quelqu'un. Ou se demander si on va avoir une sympathie pour lui. Je n'ai jamais renié mes amis. Un ami reste un ami. Delon n'est pas très apprécié par la presse. Trop beau pour être aimé? Lors des interviews qu'il donne avec parcimonie, on le sent sur la défensive. Il affiche une arrogance quelque peu méprisante, sorte de masque à sa fra­gilité intérieure. Attaché au message gaulliste, lié à la grandeur de la France, il défend volontiers des idées qui sont généralement soutenues par la droite. Pour autant, il n'en partage ni la vision étriquée, ni la xénophobie. Je n'ai jamais admis que l'on tienne devant moi des propos racistes ou antisémites. Je n'en ai jamais tenu moi-même. Certes, il est volontiers populiste. Pour autant, cela ne le range pas du côté des fas­cistes. La nuance est d'importance. Elle échappe souvent aux esprits rom­pus à juger rapidement. D'ailleurs, on ne peut pas être foncièrement à droite quand on choisit d'incarner Monsieur Klein (voir encadré) et de le produire : Quand Norbert Saada m'a fait lire le scénario de Monsieur Klein écrit par Franco Salinas, je n'ai pas hésité. Costa-Gavras devait le réaliser et, pour différentes rai­ sons, le projet traînait. J'ai deman­dé à Joseph Losey, qui avait com­mencé sa carrière avec deux films antiracistes, de le faire. Tout ce que Losey montre dans le film, il l'a vérifié historiquement. Un cin­glant démenti des thèses négationistes. César du Meilleur Film

L'année 1998, survol!

Cette année, j'ai vu disparaître Jean Marais, un grand acteur et Edwige Feuil/ère, avec qui j'ai tour­ né mon premier film.

Devant les événements qui ont fait la une cette année 1998, Alain Delon en distingue peu qui soient à la gloire de l'homme. L'affaire Clinton­ Lewinsky... grotesque! Je suis déçu par le peuple américain. Comment a-t-il laissé les choses prendre de telles proportions? Ce Kenneth Starr plus star que Clinton. Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grandes manifestations pour arrê­ ter le procés ou exiger la démis­ sion du président. Je crois aux mouvements de masse. Le peuple a des moyens de pression qui peu­ vent faire plier les politiques. L'assassinat de Matoub Lounès et tous ces Algériens innocents, c'est monstrueux. Comme au Kosovo. Malgré les mises en garde, les Serbes n'en ont cure. C'est une horreur quoti­ dienne. Et dans l'autre partie du monde, ce Saddam Hussein toujours en place... il y a trop longtemps que cela traîne. Et en attendant, le peuple souffre. On voit bien jusqu'où peut aller la cruauté des hommes pendant la guerre, avec le traitement réservé aux Juifs. Et c'est seulement aujourd'hui que la restitution des biens spoliés est réclamée. Si tard...Je comprends bien qu'il y avait d'abord une blessure morale à cicatriser. De toute façon, il n'y a pas de contestation possible. La réparation doit avoir lieu. C'est sans appel.Je suis très choqué par la manière dont l'homme se conduit. Il y a de quoi devenir misanthrope. Dans plusieurs pays du monde, en Afghanistan, au Congo, on assiste à la même inhuma­ nité. Même les animaux ne se condui­ sent pas ainsi. L'animal tue pour se nourrir. L'homme tue pour rien. Je n'ai ni les moyens ni la puissan­ ce de changer les choses. Que font les responsables politiques? Endormir les gens avec la Coupe du Monde? Comme au temps des Romains, du pain et des jeux pour le peuple. En point d'orgue, il y a quand même ce magnifique pied de nez avec l'élection de Dana Inter­ national. Je la trouve superbe, j'aurais été ravi de passer une soirée avec elle. Et quel beau jeu de mots : i(I) s(e)raël(le)!

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