Ici et ailleurs
Cohn-Bendit,
la conscience de l'Europe
Comme Myriam Ben Porat, connue en Israël pour son combat en faveur de la transparence en politique, incarnera-t-il la conscience du peuple chargée de contrôler les élus de la nation ?
Trente ans après son expulsion de France, le juif allemand est de retour. Fidèle aux idéaux de sa jeunesse, qu'il a su faire partager par toute une génération, il détient toujours ce charisme propre aux grands hommes politiques. Son programme Changer la vie, qui avait fait sa gloire en mai 68, n'a pas pris une ride, puisque la vie demande toujours à être changée. Élu candidat des Verts aux prochaines élections, il s'appuie sur l'infrastructure des partis politiques pour faire entendre sa voix, sans pour autant prétendre, s'il les mène à la victoire, à un maroquin. À l'instar des vrais hommes de gauche, ceux qui sont plus intéressés par le cheminement que par le but, le pouvoir ne l'intéresse pas. Sa vraie passion, c'est la prise de parole, qu'il a érigée, comme au temps de la Grèce antique, en art de vivre. Dans son livre Nous l'avons tous aimée, la révolution, il revendique le dialogue comme rapport aux autres : « Il faut s'efforcer de parler aux gens, les interpeller, confronter les arguments, les propositions, les objections... le débat doit être l'objet de la vie sociale. Créons des liens, confrontons nos vies, nos espoirs, nos idées et, dans cet échange, puisons l'énergie nécessaire pour continuer à changer le monde. » Alors, refusant d'être ministre, se cantonnera-t-il dans un rôle de débatteur public ? Ou revêtira-t-il la toge d'une Ben Porat, sorte de conscience chargée par le peuple de contrôler les élus de la nation ?
Myriam Ben Porat, première femme juge à siéger à la Cour suprême, contrôleur financier de l'État en 1988, mena bataille contre la corruption des partis politiques israéliens. Elle n'hésitait pas à défier les politiciens, à imposer la transparence aux partis. Elle, par hasard, se dressa en gardienne des valeurs fondamentales de la société israélienne et renvoya les hommes politiques à leur responsabilité éthique. Ce portrait correspond-il à l'homme politique authentique tel que l'a décrit Max Weber ? Pour le sociologue allemand, mort en 1920, un homme politique doit adhérer à l'éthique de la responsabilité en répondant de ses actes, et à l'éthique de la conviction en respectant ses valeurs. Un style qui ne fait pas vraiment recette de nos jours. Ainsi, à défaut d'être ministre, Cohn-Bendit pourrait très bien endosser la toge de procureur pour assainir les mœurs en politique et élever la transparence au rang de vertu cardinale. Son rôle au sein du lobby SOS Europe pourrait lui en donner l'occasion, si les parlementaires acceptent de lui donner la légitimité nécessaire et de se conformer à ses avis.•
L'Opéra des 4 sous a 70 ans.
Cette satire sociale, teintée de romantisme, est toujours d'actualité.
Le théâtre de Brecht n'a peut-être pas changé le monde, mais il a changé le théâtre.
Bertolt Brecht n'aurait pas désavoué la mise en scène rythmée de L'Opéra de 4 sous, qui se joue actuellement au Théâtre Le Public à Bruxelles. Représentée pour la première fois en 1928, réalisée au cinéma par Georg Pabst deux ans plus tard, la pièce apporta la consécration mondiale au jeune auteur marxiste. Brecht y bouscule les règles du théâtre classique en recourant à de nouvelles techniques théâtrales (changements de décors à vue, projections expliquant le déroulement de la pièce, acteurs interpellant les spectateurs) et mêle étroitement narration et mise en scène. Face à l'exploitation de la misère, la corruption des hommes publics, l'alliance de la police et du banditisme, l'opacité du pouvoir, les exclus, ces parias de la civilisation, revendiquent le droit à la vie. L'actualité brûlante de ces thèmes conserve au théâtre de Brecht toute sa contemporanéité. Poèmes de Villon mis en musique par Kurt Weill, fils d'une riche famille juive de musiciens, reconnu comme un compositeur d'avant-garde. Acteurs qui communiquent au public leur plaisir de jouer et qui donnent le meilleur d'eux-mêmes. Résimont dans le rôle de Mackie et Guy Pion dans celui de Peachum incarnent avec brio leur personnage. Et avec eux, Tania Gabarski, éblouissante, qui nous enchante. Elle virevolte avec sa voix, son corps, son visage, ses mots, ses émotions, sa force et sa fragilité. Tour à tour humble et royale, servante et maîtresse, naïve et perspicace. S'adaptant, au gré de sa féminité talentueuse, à ce que chacun attend d'elle.•
“Eros Juif” — David Biales (Actes Sud)
« Ta femme se vêtira comme une vigne féconde afin d'attiser ton désir (Yetser) comme un feu et que tu lances ta semence comme une flèche... Tu devras retenir ton orgasme jusqu'à ce que ta femme l'ait atteint en premier et alors [elle concevra] des fils. » Il ne s'agit pas d'un extrait d'un nouveau Guide de la sexualité, mais du Sefer Hassidim de Yéhoudah le Pieux, ouvrage du 13e siècle dont l'influence sur les Juifs ashkénazes persista les siècles suivants. Passionnant !•
Belgique, toujours grande et belle
Une œuvre collective sous la direction de Antoine Pickels et Jacques Sojcher.
La parole est aux artistes, aux ci·éateurs, aux non-décideurs de la chose publique qui, en Belgique, est la chose la moins partagée du monde. Comment se reconnaître dans la Communauté~ française de Belgique, vocable barbare qui encline peu à l'identification déplore Claude Semai. Comment rêver dans un demi-pays avec un tel nom? questionne-t-il, lui qui se sent en exil dans son propre pays. Déraciné, Alain Berenboom évoque ses origines familiales, sérieux handicap pour faire de la littérature régionale. Marc Wilmet regrette d'être rejeté par les Flamt111dds ont nous avons épousé les filles. Le Néerlandais Benno Barnard remarque avec tristesse que les ,vallons sont devenus les Juifs des Flamands. Alain Berliner a app1is à vivre avec un sentiment d'impuissance vis-à-·vis des choses cle la vie belge, devant le rnur d'indifférence qui s'est érigé en même temps que se développait sa vocation de cinéaste et son besoin de subvention. Gabriel Thoveron se vit comme ressortissant de la CEE et Linda Lewkowicz qui ne trouve pas ses racines, n'est ressortissante d'aucun lieu. Ce problème d'identité est très bien exp1imé par Serge Kribus qui part du fameux adage: De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves. Ce qui postule un peuple exemplaire à côté duquel la réalité sera toujours décevante. A l'image du destin de peuple élu assigné aux Juifs et qui leur enjoint d'être un modèle pour toutes les nations. Les idéaux, par définition, sont placés si haut qu'ils sont inaccessibles. Fernand Ringelheim nous guide dans cette Belgique outrancièrement communautarisée en ce, non compris la justice qui, elle, justement, devrait l'être. Et les chemins les plus fréquentés de son itinéraire croisent les routes du crime avec Dutroux, comme station touristique fortement étoilée! En appeler, comme les coordonnateurs de cette compilation, au bon sens des Politiques et leur demander d'apprécier la richesse du métissage culturel pour construire un fédéralisme clairvoyant est noble mais peu efficace. On a volé mon pays, clame Frédéric Sojcher. Eh bien! Po1tons plainte et défendons-nous •
La vague
Mer au bleu regard. La quiétude souveraine de sa rive nous invite à la rêverie. Le vent se lève et celle que l'on croyait assoupie se réveille. La vague nous salue. Elle ondoie comme une femme lascive, fonce vers nous avec une rapidité déconcertante puis se retire, nous laissant craintifs et pantois. La vague nous défie et nous leurre. Car elle n'avance que pour revenir à son point d'origine, à une infime particule d'eau près. Elle va et vient, amoureusement. Flux et reflux, elle laisse des traces, promesses de fantasmes exaltants. Ses crêtes brillent comme les pointes du diamant et nous transportent d'extase en quiétude. Nous séparant de nous-mêmes et nous réconciliant aussitôt. Sollicités sans cesse à se reconstruire dans le mouvement des vagues, mission majeure et bénéfique. Tantôt gentilles, vaguelettes, tantôt passionnées, la houle ou franchement violentes, le raz-de-marée — d'ailleurs indépendant de la marée. Comme une force qui se détruit elle-même parce qu'elle désapprouve la force. La vague déferle, puis sa masse d'eau turbulente laisse place à l'écume. Écume du jour, butin royal. En hébreu, la vague se dit gal. •
Jusqu'au 31 décembre 1998 - Tél. : 0800/944.44
Maison de la Culture d'Arlon - 7, 8, 9 janvier 1999
Théâtre Royal de Namur - du 12 au 16 janvier 1999 ↩